Le Cameroun a remporté au Maroc la première Coupe d’Afrique des nations féminine de son histoire en dominant le Malawi 3-0 en finale. Derrière cette consécration et l’émergence de nouvelles puissances se dessine cependant un constat moins reluisant : le niveau sportif progresse plus rapidement que la médiatisation, la mobilisation populaire et l’organisation commerciale de la compétition.
La CAN féminine 2026 s’est achevée le 16 août à Rabat sur une image historique : celle des Lionnes indomptables soulevant enfin le trophée continental après trois finales perdues. Face au Malawi, surprenant finaliste pour sa première participation, le Cameroun a plié la rencontre avant la pause grâce à un doublé de Marie Ngah et un but de Naomi Ndjoah Eto.
Cette victoire 3-0 a fait du Cameroun le quatrième pays à remporter la compétition après le Nigeria, la Guinée équatoriale et l’Afrique du Sud. Elle a également consacré une équipe dont le parcours résume à lui seul le caractère imprévisible de cette édition. Non qualifiées initialement, les Camerounaises ont intégré la phase finale après l’élargissement du tournoi à seize sélections. Elles ont ensuite éliminé le Nigeria, champion en titre, en quarts de finale, avant de faire tomber le Maroc aux tirs au but en demi-finale. Durant toute la phase à élimination directe, la défense camerounaise n’a encaissé aucun but.
Une nouvelle hiérarchie se dessine
Au-delà du sacre camerounais, cette CAN a confirmé le resserrement du niveau entre les sélections africaines. Le Nigeria, dix fois champion, n’est plus intouchable. L’Afrique du Sud, sacrée en 2022, a également quitté la course avant les demi-finales, tandis que le Maroc a échoué pour la troisième fois consécutive dans sa quête d’un premier titre.
Le parcours du Malawi constitue l’autre grande histoire du tournoi. Classées parmi les équipes les moins attendues, les Scorchers ont battu le Nigeria dès la phase de groupes, puis éliminé le Ghana en quarts et l’Algérie en demi-finale. Porté par les sœurs Temwa et Tabitha Chawinga, le Malawi a terminé son parcours avec la meilleure attaque avant de se heurter à la maîtrise camerounaise en finale.
Cette progression a également permis au Malawi de se qualifier pour la première Coupe du monde féminine de son histoire. Le Cameroun, le Maroc et l’Algérie ont aussi obtenu leur billet direct pour le Mondial 2027 au Brésil. Sur le terrain, l’élargissement à seize équipes a donc favorisé les surprises, ouvert la compétition et offert une véritable visibilité à de nouvelles nations.
Mais cette évolution sportive n’a pas été accompagnée par une progression équivalente dans les tribunes et les médias.
Un spectacle de qualité devant des tribunes souvent clairsemées
Plusieurs rencontres entre sélections étrangères se sont jouées dans des stades largement dégarnis. La situation a été particulièrement visible pendant la phase de groupes et lors de certaines rencontres à élimination directe. La finale entre le Cameroun et le Malawi n’a pas non plus déclenché au Maroc la ferveur attendue pour le match le plus important de la compétition.
Le contraste avec les rencontres du pays hôte a été saisissant. Plus de 19 000 personnes ont assisté à la demi-finale entre le Maroc et le Cameroun au stade Moulay El Hassan. Les matchs des Lionnes de l’Atlas ont ainsi confirmé l’existence d’un public pour le football féminin lorsque les supporters connaissent les joueuses et s’identifient à leur sélection.
Le problème ne peut donc pas être réduit à un prétendu désintérêt général pour le football féminin. Il réside davantage dans l’incapacité à donner aux rencontres dites neutres une identité, des visages et des récits susceptibles d’attirer le public local.
Les billets étaient pourtant proposés entre 20 et 50 dirhams, des tarifs accessibles pour une compétition continentale. Mais leur commercialisation n’a commencé que le 22 juillet, quatre jours avant le coup d’envoi. Les premières quarante-huit heures étaient réservées aux détenteurs de cartes Visa, tandis que les ventes s’effectuaient exclusivement en ligne et que les billets étaient nominatifs.
Ces contraintes ont limité les achats spontanés et laissé peu de temps aux écoles, associations, communautés africaines installées au Maroc et groupes de supporters pour organiser leur présence. Le prix n’était donc pas le principal obstacle. Le véritable problème se situait dans le lancement tardif et la faible mobilisation autour de la billetterie.
Un tournoi fragilisé par son report tardif
La CAN féminine devait initialement se dérouler du 17 mars au 3 avril. Le 5 mars, moins de deux semaines avant son ouverture, la CAF a annoncé son report à la fin du mois de juillet, en invoquant des « circonstances imprévues » sans fournir d’explication détaillée.
La décision a bouleversé les préparations des équipes. Certaines sélections avaient déjà organisé des stages et des rencontres amicales. Des joueuses avaient adapté leurs engagements avec leurs clubs. Des journalistes avaient réservé leurs billets et leurs logements. Les fédérations ont dû reconstruire leurs programmes sportifs et financiers.
La nouvelle programmation a, en outre, placé le tournoi dans la semaine suivant la finale de la Coupe du monde masculine. La CAN féminine s’est ainsi retrouvée confrontée à la fatigue médiatique provoquée par le plus grand événement sportif mondial, mais aussi à un calendrier déjà occupé par d’autres compétitions.
Cette instabilité a empêché la construction d’un véritable compte à rebours. À Casablanca et Rabat, la promotion visuelle était nettement moins importante que lors des éditions précédentes. Le journaliste Ed Dove d’ESPN affirme n’avoir aperçu qu’une seule affiche consacrée à la compétition pendant ses déplacements dans les deux villes avant son lancement. ESPN a décrit un tournoi arrivé sans la ferveur promotionnelle attendue.
Un grand événement sportif ne commence pourtant pas avec le premier coup de sifflet. Il se prépare plusieurs mois à l’avance à travers les affiches, les émissions spéciales, les portraits de joueuses, les tournées du trophée, les activités dans les écoles, les contenus numériques et les partenariats avec les personnalités publiques. Sur ce terrain, la CAN féminine 2026 a perdu une partie essentielle de sa bataille.
Une diffusion internationale ambitieuse, mais organisée dans l’urgence
La CAF a annoncé une liste importante de diffuseurs internationaux, comprenant notamment beIN Sports, CANAL+, SuperSport, DAZN et plus de 18 chaînes gratuites africaines. L’ensemble des 34 rencontres devait être accessible sur différentes plateformes.
Cette distribution représentait une avancée. Cependant, les principaux accords n’ont été communiqués que dans les derniers jours précédant le tournoi. La liste mondiale des diffuseurs a été publiée le 24 juillet et l’accord avec CANAL+ pour l’Afrique subsaharienne le 25 juillet, à la veille des premières rencontres.
Au Royaume-Uni, la CAF avait présenté Channel 4 comme partenaire de la compétition, mais les matchs de la phase de groupes n’ont pas été immédiatement disponibles sur les plateformes du diffuseur. Channel 4 n’a officiellement annoncé la retransmission des quarts de finale, des demi-finales et de la finale que le 7 août, alors que le tournoi était déjà bien avancé. Channel 4 a finalement diffusé la phase à élimination directe.
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Au Cameroun, la finale était proposée sur CRTV, Canal 2 et MSI. Mais cette mobilisation renforcée est intervenue au dernier stade de la compétition. L’intérêt médiatique a largement suivi les résultats des Lionnes au lieu d’être construit dès le début du tournoi.
Cette situation révèle une faiblesse fondamentale : disposer des droits ne suffit pas. Il faut annoncer suffisamment tôt les chaînes, les horaires et les plateformes, produire des bandes-annonces, organiser des émissions d’avant-match et permettre aux rédactions de préparer leurs couvertures.
Des joueuses encore insuffisamment transformées en vedettes
La compétition a pourtant offert de nombreux personnages capables de séduire le public : la gardienne camerounaise Michaely Bihina, décisive contre le Maroc ; la jeune Myriam Nyadjou, buteuse face au Nigeria ; Marie Ngah, héroïne de la finale ; les sœurs Chawinga, symboles de l’épopée malawite ; ou encore les figures expérimentées comme Gabrielle Aboudi Onguéné.
Mais, en dehors des grandes rencontres, les portraits, documentaires, analyses tactiques et émissions consacrés à ces joueuses sont demeurés limités. Le football féminin africain reste trop souvent médiatisé uniquement pendant les résultats importants. Il manque une couverture continue permettant aux joueuses de devenir des personnalités reconnues avant même le début de la CAN.
Cette faible identification trouve également son origine dans la fragilité de nombreux championnats nationaux. Plusieurs compétitions féminines africaines restent semi-professionnelles, irrégulières ou très peu diffusées. Les meilleures joueuses partent rapidement en Europe ou en Amérique du Nord, ce qui favorise leur progression sportive mais affaiblit leur lien quotidien avec les supporters de leurs pays.
À cela s’ajoutent les difficultés économiques. Les déplacements entre pays africains sont coûteux et parfois complexes. Même avec des billets de stade abordables, peu de supporters camerounais, malawites, zambiens ou sud-africains peuvent financer un voyage au Maroc. Le tournoi demeure donc fortement dépendant du public du pays hôte.
Des progrès financiers encore insuffisants
La CAF a doublé la prime destinée au vainqueur, portée à deux millions de dollars, tandis que l’enveloppe globale de la compétition a augmenté. Ces décisions témoignent d’une volonté d’améliorer la valeur économique du tournoi.
Cependant, l’augmentation des récompenses ne peut pas remplacer les investissements structurels. Une partie plus importante des moyens doit être consacrée à la promotion, aux championnats nationaux, à la formation, aux compétitions de jeunes, à la couverture audiovisuelle et à la professionnalisation des joueuses.
La CAN féminine ne peut devenir un grand événement populaire si le football féminin disparaît presque totalement de l’espace médiatique entre deux éditions. La mobilisation doit commencer dans les fédérations nationales, les clubs, les écoles et les médias locaux.
Un tournoi réussi sur le terrain, inachevé en dehors
La CAN féminine 2026 restera dans l’histoire pour le premier sacre du Cameroun, l’épopée du Malawi et la fin de l’hégémonie des puissances traditionnelles. Elle a démontré que le football féminin africain gagne en compétitivité, en intensité et en diversité.
Elle a aussi exposé le décalage entre cette progression sportive et l’environnement chargé de la soutenir. Le report tardif, la billetterie ouverte à quelques jours du coup d’envoi, les accords audiovisuels annoncés dans l’urgence et l’insuffisance de la promotion ont empêché la compétition d’atteindre tout son potentiel populaire.
À ce jour, la CAF n’a pas publié de bilan consolidé sur l’affluence totale, la moyenne de spectateurs ou les audiences télévisées de l’édition 2026. Il serait donc excessif d’affirmer que le public africain s’est totalement désintéressé de la compétition. Les fortes affluences enregistrées lors des matchs du Maroc et la mobilisation camerounaise autour de la finale prouvent le contraire.
Mais une leçon s’impose : l’engouement ne se décrète pas après une qualification ou à la veille d’une finale. Il se construit dans la durée. Si les institutions veulent faire de la CAN féminine une compétition comparable aux grands rendez-vous masculins, elles devront lui offrir la même stabilité, la même visibilité et le même effort de mobilisation.
Le Cameroun a gagné le trophée. Le football féminin africain, lui, doit encore gagner pleinement sa place dans les stades, les médias et les habitudes du public.
